6th Feb

La nudité dans mon travail est un vêtement

Madame de Robertis, en 2014 vous avez été arrêtée pour votre performance au Musée d’Orsay où vous avez réinventé l’oeuvre “L’Origine du Monde” de Gustave Courbet. La dernière semaine vous avez été placée en garde à vue pendant deux jours pour avoir réinventé l’Olympia de Manet en posant nue devant l’oeuvre réaliste. Quelle est votre démarche artistique, et quel public ciblez-vous? 

J’aime bien que vous utilisiez le terme de “réinventer”. Jusqu’à présent, aucun journaliste n’a utilisé ce terme, on dit toujours que “j’imite”. Or je n’imite pas le modèle mais je le réinvente, comme je l’ai fait avec l’Olympia et l’Origine du Monde mais de manière contemporaine. Dans ma dernière performance, j’ai joué un rôle d’Olympia, qui en tant que modèle qui  confronte l’institution (le musée d’Orsay) et inverse les rapports de pouvoir. Dans la performance, je donne au modèle une place souveraine,  le rôle que j’ai joué n’est pas un rôle passif, mais le rôle d’un modèle qui se prend pour un directeur, c’était volontaire, et c’était assez comique aussi. C’ est un modèle qui confronte l’institution, et pas un modèle qui est exposé dans l’institution. Je le paraphrase toujours en disant que c’est un modèle en mouvement,  ce n’est pas un striptease,  mais un déplacement,  passer du modèle nu  ’allongé au modèle debout. L’Olympia  a scandalisé par son regard frontal par rapport à sa nudité. Aujourd’hui, je redéfinis un modèle  qui confronte avec la caméra , ici l’utilisation de la go-pro me semblait être parfaite pour incarner le regard du modèle . Donc le regard n’est plus un regard peint, mais un regard  d’auteur  représenté par l’objectif.

Souvent on retrouve le terme “scandaleux” en connection avec vos performances. Or les oeuvres de Manet et Courbet furent critiquées aussi, dans la période du “Second Empire”. Est-ce que les moeurs n’ont point évolué dans les derniers deux cents ans? Comment vous vous expliquez ce comportement prude? 

En performant ou en redéfinissant le modèle avec des moyens contemporains, à savoir la vidéo, et le fait d’utiliser les réseaux sociaux, je crée une situation ou se rejoue un certain scandale mais avec des thématiques actuelles.  Il est intéressant d’observer ce que cette prise de position dans l’institution, vient bouscule dans le sens ou cela permet d’exposer et d’explorer les limites d’une telle institution en questionnant  le rapport aux procédures et aux règlements du musée, mais également par rapport au contexte politique dans lequel on crée aujourd’hui, qui est l’état d’urgence.  En tant que l’Olympia j’ai tourné un film dont le synopsis était que l’Olympia se réveille, et tourne un film au Musée d’Orsay. Les acteurs sont ,le public qui la regarde, les gardes et le  directeur du Musée à qui s’adresse ma performance que je considère comme un droit de réponse.  Dans le scénario de la performance j’invite le directeur à descendre et à accepter  mon bouquet de fleurs, celui qui est porté par l’autre femme dans le tableau de Manet. C’est une façon de renverser symboliquement  les rapports dans le tableau et de désigner une place au directeur de l’institution dans cette performance. Le film qu’on voit c’est une mise en abyme, du tableau, qui se passe au sein même du musée d’Orsay.

Il faut savoir que vingt minutes avant la performance, un courrier a été envoyé à Guy Cogeval pour annoncer  la performance. Cette stratégie fait  partie de l’oeuvre. Je leur donne ainsi  la possibilité de prendre  position politiquement  en  toute connaissance de cause. C’est également une preuve qu’ils connaissent mes intentions artistiques, afin d’ éviter toute amalgame avec l’exhibiton sexuelle qui n’est pas une acte de création. Dans ce courrier je demande au directeur d’accepter mon geste en plein état d’urgence et je lui ai dit aussi que je pense qu’aujourd’hui, l’urgence devrait être de soutenir les artistes pas de les faire arrêter.

Dans un monde hypersexualisé (par exemple dans les médias, et la publicité), est-ce que vous êtes surpris par le nombre de réactions à l’égard de vos oeuvres? Que pensez-vous de l’hypocrisie d’une société qui glorifie la pub’ sexiste et humilie des femmes nues en public comme par exemple des artistes ou encore des mères allaitant leurs bébés?  

Pour moi, c’est simple il s’agit d’une censure. L’exhibition sexuelle est mise en avant par le Musée d’Orsay et c’est volontairement le musée dirige la polémique. Ils attaquent pour exhibition sexuelle pour influencer et manipuler l’opinion publique avec le but de déplacer ma performance artistique hors du champ d’art. De cette manière toutes les questions  se dirigent autour de cette exhibition sexuelle et donc il n’y a plus d’oeuvre. C’est une manière indirecte mais autoritaire de censurer la parole et la prise de position d’un artiste. A mon avis, ce n’est pas la nudité qu’on censure, car elle a sa place dans notre société quand la femme est objet. Effectivement ici, je rejoue l’Olympia de manière très souveraine, et c’est  cette prise de liberté qui est censurée mais en prétextant toujours la nudité. C’est un argument facile, le musé d’Orsay  appelle  les autorités en disant “Il y a une exhibitionniste au musée” et la police débarque , alors qu’ils savent  qu’il s’agit d’une performance et non pas d’une exhibition. Je trouve cela décevant  de la part d’une institution importante, qui de plus réalise ce type d’expositions et qui devrait avoir un intérêt pour ma performance parce qu’elle apporte quelque chose à leur exposition.  Cette garde à vue qui a duré deux jours est un message violent qu’ils envoient aux artistes qui utilisent leur corps pour s’exprimer.  Ce n’est pas tant le corps qui est important mais le message qui est sytématiquement censuré. Quand un artiste ou un activiste utilise son corps nu, il n’y a pas d’intimité. Il s’agit d’une uniforme, d’un corps public . Il donc faut faire la différence entre un corps public et privé.  Après il y a toujours l’argument de l’autorisation. Un artiste qui demande une autorisation prend le risque qu’on lui refuse l’autorisation. Vu leur position  quand à la question de l’exhibition sexuelle , leur demander l’autorisation serait comme m’autocensurer. Je choisis donc d’ aller au Musée d’Orsay et je leur donne la possibilité de voir ma performance , elle est très lisible et très compréhensible. Je leur donne la possibilité d’accepter l’oeuvre plutôt que de me positionner et de demander l’autorisation avec le risque qu’ils disent non.Je leur donne la possibilité d’accepter l’oeuvre . De toute façon l’ argument de l’autorisation n’est rien d’autre qu’un prétexte pour camouffler  leur censure.

Mecanique_de_la_censure_1

C’est pas la première fois que ça vous arrive, l’année dernière le Casino avait annulé en dernière minute une exposition de vos oeuvres?

Au sujet de Casino c’est qu’ils m’ont invité en tant qu’artiste mais qu’ils ont voulu m’exposer comme un modèle. J’ai organisé une conférence de presse suite intitulé “Une mécanique de la censure” pour dénoncer ce mécanisme qui consiste à “nier le point de vue du sexe féminin”.

Pour expliciter mon propos je vais citer une philosophe contemporaine Geneviève Fraisse qui  dans son livre intitulé “Le devenir sujet et la permanence de l’objet” pose entre autre la question suivante: “S’agit-il de reconnaître les femmes ou de les instrumentaliser, ou les deux à la fois?”

En d”autres termes, mon sexe était invité mais si j’ ose avoir un point de vue sur la façon dont celui-ci doit être exposé alors il y aurait “problème de communication” selon le Casino et bien sûr annulation. Or mon travail ne parle pas du sexe lui meme mais du regard porté sur le sexe : nier mon point de vue c’est me censurer, me considère en objet. Le Casino avait pour ambition de “valoriser la production féminine” mais en abordant mon travail avec si peu de conscience des enjeux réels ils ont mis en danger l’exposition et ils m’ont porté préjudice.
repris de: FRAISSE, Geneviève”A côté du genre, sexe et philosophie de l’égalité” Lormont, Le Bord de l’eau 2010.

Quels sont les prochains projets et quelles sont vos ambitions et voeux pour l’avenir?

Ce que j’ai remarqué c’est qu’il y a un amalgame qui se fait  entre l’objet, qui est mon corps, et l’objet qui est mon travail. Ce que je souhaite d’abord c’est de pouvoir dissiper cet amalgame, et que l’intérêt soit déplacé sur sur ce que je crée à savoir, les séries de  photos ( “Mémoire de l’origine” en référence à l’origine du monde de Courbet) et les vidéos – performances. C’est  avant tout çela qui est  l’ objet de mon travail , et non pas mon corps. Je souhaite que ce travail et ce point de vue  soit exposé sans amalgame aucun! .  Dans de nombreuses d’interviews, le sujet  tourne autour de mon corps nu, or le corps nu dans mon travail  n’est qu’un outil pour parler du regard, des rapports de pouvoir, de l’institution, des hommes,  il n’est pas le sujet. J’ai réalisé des  performances- vidéo où je ne suis pas nue. Cependant ne pas me mettre nue pour réincarner Olympia  serait serait comme une auto-censure. La nudité est  souvent nécessaire dans les positions que je prends. Je ne peux pas m’habiller pour parler d’un modèle nu: La nudité dans mon travail est un vêtement.  (P.S.)

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